Nos enfants racisés et les violences policières.

Spoiler alert sur le podcast de Mamadou et Bineta et sur la série Kalief Browder sur Netflix.

Je viens d’écouter le huitième épisode du podcast de Bineta qui s’intitule « Mamadou et Bineta. Conteurs de belles histoires ». Dans cet épisode, elle reçoit Djiby, jeune garçon noir de 11 ans, déléguée de classe depuis le CM1 et encore aujourd’hui en 6ème. Il vit à Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis.

Durant les vingt premières minutes, je suis touchée, émerveillée par la maturité et la pertinence des propos de Djiby et amusée par son humour. Djiby aspire à faire de la politique pour « casser le mur entre les riches et les pauvres ». Il aimerait devenir Président de la République française mais il sait que ce sera difficile « parce qu’en France avec sa couleur de peau, c’est pas open bar ! » Je pense que l’affaire est à suivre car Djiby a l’air engagé, déterminté, conscient et intelligent.

Puis, à la 21ème minute, le choc.

Le choc de la violence d’un accueil que lui a fait le médecin d’un hôpital alors que Djiby était en classe de neige avec son professeur et ses camarades. S’en suivent une puis deux autres anecdotes plus violentes les unes que les autres. Djiby n’a que 11 ans et pourtant, la police, il y a déjà à faire. Il a déjà vu des enfants de son âge être fouillés contre un mur par des policiers, lui-même a déjà été fouillé. Il lui est déjà arrivé qu’un policier lui demande s’il avait volé la trottinette avec laquelle il se baladait…

Ce qui avait commencé comme une écoute joyeuse et plaisante du merveilleux podcast de Bineta, se termine en colère. Une colère qui cache de la peur, de l’angoisse. Une « émotion racket » comme on m’a appris en formation de coaching. L’émotion que l’on veut bien montrer pour masquer celle que l’on ressent vraiment. J’ai peur…

Il y a quelques semaines déjà, Netflix a mis en ligne deux mini-séries coup de poing : When they see us (Dans leur regard) et Kalief Browder. Des histoires malheureusement trop banales aux Etats-Unis.

When they see us est l’histoire de cinq jeunes adolescents noirs et hispaniques (Antron McCray, Kevin Richardson, Yusef Salaam, Raymond Santana et Kosey Wise appelés « The Central Park 5 » à l’époque et « The Exonerated Five » depuis leur acquittement) qui, en 1990, sont accusés, à tort et sans preuve, d’avoir violé une joggueuse, Trisha Meili et condamnés à des peines de prison allant de 5 à 10 ans. Ils ne seront finalement acquittés qu’en 2002, le vrai coupable ayant été identifié. Je n’ai pas encore pu regarder la série… Je ne sais pas quand j’y arriverai…

 

En 2010, à l’âge de 16 ans, Kalief Browder est arrêté par la police pour avoir, prétendument, volé un sac à dos quinze jours auparavant. Il est amené au poste de police avec la promesse qu’il ne s’agit que d’une formalité et qu’il sera bientôt de retour chez lui. La condition pour retourner chez lui : plaider coupable. Kalief a toujours refusé de plaider coupable. S’en suivra une longue, très longue et abominable descente aux enfers. En prison, Kalief a subi les pires atrocités que l’on puisse y subir, toutes. Ne voulant, ni se laisser racketter, rabaisser, violenter par les autres détenus, ni laisser la machine judiciaire lui faire avouer un crime qu’il n’avait pas commis, Kalief était la cible de tous, détenus et gardiens, sans cesse violenté, agressé. Il n’avouera jamais ce crime qu’il n’a pas commis. Ce n’est que trois ans plus tard dont 800 jours à l’isolement (en écrivant ces lignes j’ai mal…) que Kalief sera « libéré » (comprendre jeté à la rue à 2h du matin avec pour seules excuses un ticket de métro pour rentrer chez lui). Son calvaire et sa bravoure ne s’arrêtent pas là. Avec son avocat, Kalief décide d’attaquer la ville de New York. Il est interrogé mais bien sûr pas écouté. Son affaire se médiatise et dans son quartier pauvre dans le Bronx, on finit par penser qu’il a de l’argent maintenant qu’il est connu. Sa famille et lui remarque des voitures banalisées qui ont l’air de surveiller la maison et il est attaqué par des jeunes de son quartier pour lui extorqué de l’argent (qu’il n’a pas). Huit cent jours d’isolement, ça vous brise un homme. Huit cent jours d’isolement à l’adolescence, ça vous brise une vie, des vies. Deux ans après sa sortie de prison, Kalief, souffrant de paranoïa, se suicide dans la maison de sa mère. Moins d’un an après, sa mère meurt de suites des problèmes de coeur que lui avaient causés toutes ces tortures…

 

Juillet 2016, en France cette fois, Adama Traoré, 24 ans meurt à la gendarmerie de Persan (Val d’Oise) après son interpellation par la police à Beaumont-sur-Oise.

« Interpellation et mort.

Le vers 17 h, Adama Traoré et son frère Bagui se trouvent près des bars le Balto et le Paddock à Beaumont-sur-Oise. Un véhicule de la gendarmerie de L’Isle-Adam s’arrête non loin de ces établissements, dans le dessein d’interpeller Bagui Traoré, visé par une enquête pour « extorsion de fonds avec violence ». Deux gendarmes en civil sortent du véhicule et interpellent les deux hommes. Les gendarmes les avertissent qu’il s’agit d’un contrôle d’identité. « Bagui, visé par l’enquête, reste sur place, « calme », selon le récit des gendarmes. Adama, lui, s’enfuit en courant, selon sa famille, parce qu’il n’avait pas ses papiers sur lui. » . Selon son avocat, il était déjà connu des gendarmes pour des petits délits.

Selon les déclarations des gendarmes, deux d’entre eux se lancent alors à la poursuite d’Adama Traoré. Ce dernier est rattrapé, refuse de présenter sa carte d’identité, puis est maîtrisé et menotté. Selon les déclarations de leurs avocats, trois moments sont en fait à distinguer : Adama Traoré a une première fois pris la fuite. Deux gendarmes se sont mis à sa poursuite, mais l’un des deux seulement l’a rattrapé, l’autre s’étant tordu la cheville. Face au gendarme qui l’a rattrapé, Adama Traoré fait mine de sortir ses papiers, mais le bouscule et reprend la fuite. Il est rattrapé une seconde fois, et est alors menotté. C’est là, selon les avocats, qu’« un individu intervient et violente le militaire qui se retrouve à terre », et qu’Adama Traoré s’enfuit une troisième fois. « Le gendarme est retrouvé par ses collègues avec des taches de sang sur son tee-shirt. » Aussitôt, un appel radio est passé pour retrouver le fugitif.

Selon les auditions des différents gendarmes présents ce jour-là, citées par le quotidien Libération, une patrouille s’oriente vers une adresse proche des deux bars où les frères ont été interpellés, grâce aux indications d’un témoin. L’homme chez qui Adama Traoré s’est réfugié leur indique tout de suite qu’il est chez lui. Ils repèrent Adama Traoré, « « enroulé dans un drap », par terre à côté d’un canapé ». Ils se jettent sur lui et s’aperçoivent qu’il n’est plus menotté. À trois, ils le maîtrisent en effectuant un plaquage ventral. Adama Traoré les aurait alors prévenus qu’il « a[vait] du mal à respirer », selon les déclarations des gendarmes aux enquêteurs, et il n’opposait pas de résistance. Il se serait ensuite levé « seul » mais « difficilement » pour être emmené dans la voiture. Pendant le trajet, qui aurait duré entre 3 et 4 minutes, Adama Traoré donne l’impression de faire un malaise. Arrivés dans la cour de la gendarmerie de Persan, les gendarmes remarquent qu’Adama Traoré a uriné sur lui pendant le trajet mais ils indiquent que le jeune homme respire encore. Les gendarmes précisent l’avoir alors allongé sur le sol en position latérale de sécurité (PLS), toujours entravé par des menottes, « ne sachant pas s’il simulait ou pas ».

À 17 h 46, les pompiers sont appelés. À leur arrivée, ils constatent que l’homme n’a pas été placé en position latérale de sécurité et gît, attaché par des menottes, face contre terre. Il ne respire plus. Ils appellent le Samu dans les minutes qui suivent. Après plusieurs vaines tentatives de réanimation, qui durent environ une heure, il est déclaré mort à 19 h 5.

Le corps d’Adama Traoré est inhumé le 7 août 2016 au Mali dans le cimetière de Kalabancoro, non loin de Bamako, dont sa mère était originaire. »

« Contre-expertise médicale demandée par la famille.

En mars 2019, un rapport réalisé aux frais de la famille rédigé par quatre professeurs de médecine interne issus de grands hôpitaux parisiens qui écartent la théorie d’un décès dû à sa condition médicale : « nous affirmons que le décès de M. Adama Traoré ne peut être imputé ni à la sarcoïdose de stade 2 ni au trait drépanocytaire, ni à la conjonction des deux. » Ces médecins figurent parmi les principaux spécialistes en France des maladies citées dans le dossier, ce que n’étaient pas les personnes chargées de l’expertise de synthèse, et dont ils pointent les notions « improprement et faussement utilisées » ainsi que des « conclusions biaisées sur le plan intellectuel voire de l’éthique médicale » alors qu’il leur semble s’imposer de privilégier une « asphyxie mécanique » comme cause de la mort, en concordance avec trois des quatre expertises médicales précédentes concluait en « l’existence d’un syndrome asphyxique aigu ».

Le , alors que la justice avait annoncé une clôture de l’instruction quatre mois plus tôt, les magistrats ordonnent une nouvelle expertise médicale ainsi qu’une audition de deux témoins clés. »

Source : Wikipédia Affaire Adama Traoré

 

J’entends déjà certaines voix s’élever pour dire « Oui mais il avait dû faire quelque chose. » « Oui mais il était déjà connu des services de police. » « Oui mais il n’avait qu’à ne pas courir et accepter le contrôle d’identité, c’est qu’il avait quelque chose à se reprocher. »

Penser qu’un homme mérite de mourir pour avoir commis (ou non d’ailleurs) un délit ou un crime, cela porte un nom : la peine de mort. Et la peine de mort est interdite en France. Et ceux qui répondent cela sont ceux qui ne vivent pas dans nos réalités. Plus d’une fois j’ai entendu des personnes plus ou moins proches relater un contrôle d’identité injuste, injustifié, violent ou agressif et croyez-moi, cela venait de personnes bien sous tout rapport…

J’ai un fils noir de bientôt 10 ans. J’ai un fils noir de bientôt 10 ans… J’ai un fils noir pré-adolescent… J’ai un fils noir pré-adolescent de bientôt 10 ans, gentil, joyeux, heureux, c’est un amour et pourtant dans 2 ou 3 ans, il sera perçu comme… un voleur, un brigand, un bandit, un délinquant, un dealer de drogue, une menace, un jeune dont la vie ne vaut pas grand chose, un jeune qui aura sûrement mérité ce qui lui sera arrivé si un jour il est arrêté, si un jour il meurt entre les mains de la police parce qu’il aura peut-être commis des délits ou pas d’ailleurs, sa couleur de peau suffit à le rendre suspect. Sa couleur de peau est en elle-même une preuve qu’un jour dans sa vie, il a sûrement fait quelque chose que les médias pourront brandir pour justifier son arrestation ou son décès. Et s’ils ne trouvent rien ? Car je suis persuadée que mon garçon sera un homme sans problème. S’ils ne trouvent rien ? Que se passera-t-il ? Ouvrirons-nous les yeux sur ces injustices ? Pas sûr.

J’ai grandi dans une banlieue très compliquée. La première fois que j’entends parler de la mort en vrai et de près, j’ai 14 ans, un jeune homme de mon collège est poignardé pour une brouille entre bandes rivales.

Deuxième fois, j’ai 25 ans, cette fois c’est un ami d’enfance. On était ensemble en 3ème. Je me rappelle de ce matin où je pleurais dans les bras de ma collègue lui expliquant qu’un ami était mort par balle. Je me souviens m’être dit à moi-même : « Mes collègues et moi, on vit vraiment dans deux mondes différents. Ils n’ont pas idée de ce que peuvent être nos vies. »

Ce n’est pas fini. Troisième fois, j’ai 27 ans. Cette fois, ce n’est pas un mais deux amis… Je ne vivais déjà plus dans cette ville mais cette fois-ci je suis maman.

Le paradoxe, c’est que petite, malgré la violence qui semblait évidente, je ne la voyais pas vraiment. J’étais plutôt bien dans ma ville. Une fois adulte, j’ai su que je ne voudrais pas faire ma vie là-bas. Et une fois maman… sans l’ombre d’un doute, il fallait que je fuis cette ville et toutes celles qui pouvaient lui ressembler. J’ai fui pour, selon moi, protéger mon fils. Je pense, j’espère qu’il est protégé des violences qu’il peut y avoir entre bandes dans certaines banlieues et de la délinquance. Mais ce n’est même pas sûr.

En revanche, où que nous allions, il ne sera pas protégé d’une police souvent injuste et violente qui contrôle même des jeunes en sortie scolaire.

Pour le moment, mon fils ne sort jamais seul. Je l’accompagne toujours lorsqu’il veut sortir jouer. Mais je sais que mon inquiétude grandira lorsque mon fils aura l’âge de sortir seul dehors, cette inquiétude sera alors insoutenable lorsqu’il aura l’âge de rentrer un peu plus tard le soir. C’en sera fini de mon insouciance de maman d’un gentil petit garçon.

Je serai devenue la mère d’un ado NOIR et avec lui, je devrai avoir The talk (LA conversation)…

C’est injuste. J’ai peur. J’ai mal…

#TalkAboutBias

 

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