Grand-mère, ça commence où la Route de l’Esclave ?

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Résumé

Lorsque ma petite-fille de 3 ans et demi me pose cette question, je prépare la deuxième escale de « La Route de l’Esclave » en Guadeloupe. « Route de l’Esclave », projet initié par Haïti et que l’UNESCO a fait sien.

Chercheure au CNRS, l’écriture est mon métier, et depuis des années, je cherche à rompre le silence autour de la traite négrière, à faire connaître l’héritage culturel, spirituel, que nous ont légué nos ancêtres africains, à valoriser l’une de leurs créations la plus originale : la langue créole.

– Grand-mère, ça commence où la route de l’esclave ?

– C’est quoi l’Afrique ?

Comment répondre à ces pourquoi d’enfants ?Comment conter l’histoire douloureuse, si pleine de fureurs et d’atrocités, de la traite négrière transatlantique ? Comment parler de ce crime contre l’humanité que fut l’esclavage mercantile, à mes petits-enfants, et au-delà, à tous les enfants de la Guadeloupe, de la Caraïbe, de la diaspora noire ?

Ecrire pour les enfants est donc une aventure nouvelle pour moi. Mais je devais tenter de faire revivre cette histoire tragique, enfouie sous la chape du silence, cette histoire de la plus grande déportation d’êtres humains qui dura plus de trois siècles et dont les marques, inscrites dans l’environnement physique, dans la culture, dans les corps, sont encore vivaces. Le devoir de mémoire nous impose à nous parents, éducateurs, enseignants, de lever le voile. De dire et redire à nos enfants ce que fut, ce qu’est notre histoire, si terrible, si douloureuse et complexe soit-elle. Ce petit livre est donc un effort pour restituer aux jeunes cette histoire. Je l’ai écrit, comme d’habitude, avec l’urgence de la passion, avec mon savoir et mes ignorances, mes espoirs aussi. J’espère qu’il suscitera émotions et discussions. Qu’il sera l’occasion pour la famille de se ressouder autour d’un passé dont la connaissance est indispensable pour reconstruire le lien brisé entre mémoire de l’esclavage et identité.

Petit rappel historique

Lourd sujet que l’esclavage… encore plus quand il s’agit d’en parler à des enfants. Mais ce mois de mai en France métropolitaine et surtout dans les caraïbes représente le mois de commémoration de l’abolition de l’esclavage. S’il y a donc un moment où il faudrait parler de ce sujet avec nos enfants c’est bien pendant le mois de mai. Notamment, si il est également vu en classe avec les professeurs.

En métropole, c’est le 10 mai qu’est célébrée la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. L’esclavage n’ayant pas été aboli à la même date dans toutes les anciennes colonies françaises, le 10 mai n’est donc pas la vraie date à laquelle les esclaves ont été affranchis. Mais alors…

Pourquoi le 10 mai?

Le choix de la date a été fixé en 2006 par Jacques Chirac. Le président la justifie par sa référence au 10 mai 2001. Ce jour, le Sénat adopte en dernière lecture la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Une loi portée par Christiane Taubira, alors députée PRG, et qui porte depuis son nom.
 

Un choix contesté

Le choix du 10 mai pour instaurer une « Journée des mémoires de la traite, de l’esclavage et de l’abolition », n’a pas fait l’unanimité. Ainsi, certaines associations, comme le CM98,  présidé par Serge Romana, avaient vivement critiqué la décision, et lui préfèrent la date du 23 mai en référence, cette fois-ci,  au 23 mai 1998. Une marche silencieuse avait réuni 40 000 personnes dans les rues de Paris pour commémorer les 150 ans de l’abolition  et demander la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité.

Des dates multiples

La date du 23 mai est par ailleurs une autre date officielle de commémoration de l’esclavage pour les Français d’Outre-mer de l’Hexagone.
Dans les DOM, les dates de commémoration correspondent aux différentes proclamations des décrets abolissant l’esclavage dans les colonies tout au long de l’année 1848.
Le 22 mai en Martinique
Le 27 mai en Guadeloupe
Le 10 août en Guyane
Le 20 décembre à la Réunion

(source : la1ere.francetvinfo.fr)

J’ai donc décidé de vous présenter ce livre et il m’a également servi à aborder le sujet avec mon fils…

Mon avis

Mon fils a aujourd’hui 6 ans 3/4 (comme on aime dire lorsque le septième anniversaire approche). Avant aujourd’hui, je ne lui avais jamais parlé de l’esclavage. Je ne savais pas comment aborder le sujet et je ne savais pas comment il se sentirait après. Quelle serait son interprétation de tout cela et l’image qu’il aurait de lui, des noirs et des blancs après ça.

Mais un jour, au mois d’avril de cette année, je lui ai dit qu’il faudrait que je lui parle de quelque chose d’important : l’esclavage. Et à ma grande surprise il m’a répondu « Je sais déjà maman. C’est quand les blancs voulaient commander et que les noirs étaient les serviteurs des blancs. » Grand étonnement de ma part. Nous, parents (en tous les cas moi), ne savions pas que la maîtresse avait abordé ce sujet en classe. Nous ne savons donc pas de quelle manière, à quelle occasion. Mon fils m’a dit que c’était lors d’une chanson. J’aurais aimé que la maîtresse nous en parle… Bref.

Et donc, je lui ai expliqué que c’était très mal ce qui a été fait mais qu’aujourd’hui personne n’est le serviteur de personne car nous avons tous les mêmes droits et sommes tous égaux. Il m’a répondu « Oui aujourd’hui on est tous amis ! » Qu’il est doux de voir l’innocence dans les yeux de son enfant. Mais au fur et à mesure qu’il grandira, il comprendra que oui nous sommes tous amis, sauf avec les personnes qui ne nous aiment pas et qui nous veulent du mal…

Grand-mère, ça commence où la Route de l’Esclave ? retrace donc cette tragédie depuis l’existence des royaumes africains avec le Roi du Bénin jusqu’à la libération des esclaves et l’arrivée des « travailleurs » africains (libres), les Congos mais aussi des Indiens.

Le livre se lit très facilement car il est décomposé en petits chapitres (un par page) et le texte est simple. Les images sont un mélange de photos, de tableaux d’archives et de dessins qui me semblent avoir été réalisés à l’aquarelle pour la plus part.

Pour vous donner une idée de la manière dont est traité le sujet, je vous propose ici de vous donner les titres des chapitres :

– La traitre négrière transatlantique (Le commerce triangulaire

– Arrivée des premiers blancs an Afrique

– La cour du Roi du Bénin

– Les blancs s’installent

– La chasse à l’homme

– La marche forcée. Le départ

– La traversée de l’océan

– La Route de l’Esclave, destination les Caraïbes

– La plantation

– La vie sur l’habitation

– Révoltes et marronnages

– Insurrection en Haïti

– Abolition et rétablissement de l’esclavage

– De l’asservissement à la liberté

– Les nouveaux libres

Les deux parties que j’apprécie le plus dans ce livre sont la partie sur le Roi du Bénin, où l’accent est mis sur les richesses que détenaient les africains et celle sur la première abolition de l’esclavage qui a été obtenue non pas grâce au bon vouloir de la République française mais bel et bien grâce aux esclaves eux-mêmes qui ont eu le courage de se battre.

Ce sont deux éléments qui sont souvent omis dans les livres d’histoire mais qu’il est bon de rappeler à nos enfants et au monde entier.

Si j’ai choisi d’aborder le sujet de l’esclavage avec mon fils dès qu’il en a été possible ce n’est pas considérant que cette tragédie est à elle seule toute l’histoire des noirs, toute l’histoire de l’Afrique, non. Mais je me refuse à faire comme nos parents ont souvent fait (souvent bien malgré eux) c’est-à-dire en faire un sujet tabou, un sujet de honte. Comme s’ils en étaient responsables… Je ne veux pas que ce soit l’école seule qui fasse l’éducation de mon fils sur ce sujet là car tout n’est pas dit et tout n’est pas bon à prendre.

Mais après l’heure de la commémoration vient l’heure de la glorification et de la célébration de la grandeur de nos ancêtres qu’il faut également que nous enseignons à nos enfants tout le reste de l’année.

Pour quel public ? A partir de 6 ans
 
Où ai-je trouvé ce livre ? Au Salon du Livre Paris, au stand des Editions Jasor
 
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Auteur : Dany Bébel-Gisler
 
Illustrateur : Michèle Chomereau-Lamotte
 
Editeur : Editions Jasor
Prix : 11€

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